Nous toutes

Ce soir, je suis à la fois en colère, peinée, et pleine d’envie de faire en sorte que les choses avancent. 

Ce soir, je reprends la plume après une longue absence sur ce blog, car mettre certaines choses en mots apparait parfois comme la seule manière d’exorciser le mal, et d’espérer que certains évènements n’aient pas été vains, qu’ils puissent donner du sens à la suite.

Ce soir, j’ai rejoins deux de mes plus proches amies pour boire un verre et dîner dans Paris. Nous nous retrouvons, toutes trois éprouvées pour diverses raisons, liées en majorité au fait que malgré le mal que l’on se donne, malgré les efforts fournis dans nos parcours respectifs, on se heurte trop souvent à des murs qui paraissent insurmontables. Et surtout, surtout, qu’on se retrouve impuissantes face à notre condition de femmes, dans une société encore essentiellement dominée par des hommes. Je sais que la question de l’égalité hommes-femmes fait la une des médias depuis des mois, que les témoignages de harcèlement se multiplient, que les relations entre les deux sexes s’en retrouvent malheureusement tendues à de multiples occasions, que l’on en entend tellement parler que parfois on aimerait ne plus avoir à en parler du tout.

Et pourtant, malheureusement, on est jamais au bout de ses peines quand il s’agit de harcèlement, de discriminations, et malgré les années, l’expérience des situations à risque, on se retrouve bien trop souvent amenées à faire face à des situations humiliantes, inquiétantes, qui nous paraissent inextricables.

Ce soir, donc, nous nous attablons à la terrasse d’un chic bistrot du 20ème arrondissement. On commande à boire et à manger, on rit, on se raconte nos journées, on évoque nos inquiétudes, nos angoisses, liées pour la plupart à la difficulté dans nos vies professionnelles de nous imposer, parce que femmes, face aux hommes. 

Nous essayons, ensemble, de déconstruire les mécanismes qui font que souvent, malgré les diplômes, le travail investi, la rigueur, on se sent lésées, sous-estimées, reléguées au rang de subalterne, de nunuche, de jeune ingénue.

Au bout d’un moment, mon attention se porte sur deux hommes à notre droite qui, attablés comme nous, semblent très intéressés par notre conversation. Ou plutôt, amusés. Je sens leur regard qui pèse sur nous, leurs sourires à peine dissimulés. Je finis par me lever pour me rendre aux toilettes, accompagnée de l’une de mes amies. En passant devant leur table, je note leur regard de défiance: ils me fixent, droit dans les yeux. Une fois à l’intérieur du bar, je confie à mon amie mon agacement. Elle, n’avait rien remarqué, ne se trouvant pas dans leur champs de vision. 

Je lui dis: “Vu notre discussion de ce soir, je commence un peu à perdre patience, je crois que je vais finir par leur dire d’arrêter de nous écouter l’air de rien et de nous fixer”. Elle me répond: “Franchement, vas-y, c’est justement le moment de mettre en pratique tous les conseils qu’on s’est donnés ce soir”.

Pas encore résolue à l’idée d’interagir avec eux, je retourne calmement m’assoir. Au bout de quelques minutes, ça recommence: je les sens qui tendent l’oreille, écoutent, rient, nous lancent des regards. Je me tourne vers l’un deux, et le surprend en train de me fixer. Je lance un sourire exagéré, tinté d’ironie. Il me rend un sourire crispé et gêné, visiblement surpris de la tournure que prennent les choses. 

Je finis pas lui dire, calmement, sans hausser le ton: “Est-ce que vous pourriez arrêter de nous fixer s’il vous plait? Je sens vos regards sur nous et ça me met mal à l’aise”. 

Le type nie en bloc, ne perd pas la face, continue de sourire, mais peine à cacher son malaise. Et puis, tout dérape très vite. Son ami se retourne à son tour, et commence à me hurler un torrent d’insanités : “Comment tu peux croire qu’on ait eu envie de te regarder, t’as vu comme t’es moche? T’as pas honte de sortir avec la gueule que t’as? Non mais on sait que c’est à la mode de s’en prendre aux mecs maintenant, mais franchement, qui voudrait de toi?”

Mon amie rentre dans la conversation et lui fait remarquer son agressivité, et surtout, le rembarre en lui faisant remarquer le médiocre niveau de sa répartie, finalement assez révélatrice du fait qu’il a été pris la main dans le sac. L’autre s’énerve encore plus, se déchaine, se lève, s’approche de nous, hurle, persiste dans sa critique de nos physiques, “des laiderons comme vous, non mais qui voudrait les regarder?”

Nous ne nous démontons pas, nous maintenons notre position, ne faisons pas de mouvement de recul devant l’énergumène qui gesticule et cherche visiblement à nous effrayer, répliquons calmement, mi-amusées par l’absurdité de son argumentaire, mi-horrifiées par la tournure que prennent les choses.

Finalement, en réaction aux cris, la terrasse s’emballe, le type se fait rabrouer de tous les côtés, le serveur s’emmêle. Le type est hors de lui, éructe, se contorsionne, nous balance les pires horreur qui lui viennent en tête, s’attaquant toujours à notre physique “rien que l’idée de poser mes yeux sur un laideron comme toi me dégoûte”, visiblement outré qu’on ait pu penser qu’un homme d’une telle qualité puisse s’intéresser à des pisseuses comme nous. Plusieurs tables le somment de se taire, de nous parler plus respectueusement, de partir. Quelques minutes plus tard, il sera éjecté du bar par le patron.

Plusieurs choses ressortent de cette expérience malheureuse:

-Les femmes dans l’espace public ne sont toujours pas en sécurité, et ne peuvent toujours pas jouir des mêmes droits que les hommes (le droit de dîner dehors, de se raconter en public, de rire fort etc) sans prendre le risque d’être dévisagées, raillées, ou rappelées à l’ordre.

-Ce que dit une femme n’a aucune importance, et on s’insurge même qu’elle ait l’impertinence de corriger les manières d’hommes inconnus: qu’elle exprime son malaise, ses craintes, sa colère.. semble tout bonnement inacceptable. On aurait pu éviter cette mascarade si le fait qu’une femme s’exprime ainsi, avec la même aisance que celle dont ces hommes faisaient pourtant preuve en nous dévisageant, n’était pas pris comme une atteinte directe à l’égo du mâle, dans ce cas précis, atterré que l’on ose lui faire des remontrances, lui faire remarquer son comportement incivil.

-Et au milieu de tout ça, la société est quand-même, lentement, progressivement, en train de changer: c’est malheureusement bien loin d’être la première fois que je suis confrontée à ce genre d’incident. Mais souvent, j’ai rencontré l’indifférence des gens autour, la plupart du temps fuyants, peu prompts à prendre partie. Ce soir, les gens autour ont réagi, surtout les femmes, contribuant à ce que le type se sente shitty as fuck. Ça n’aura, certes, pas changé la face du monde, mais au final, ce sont les deux hommes qui ont été marginalisés, ce sont eux qui ont dû partir, et ça, ce n’est pas rien.

Pas plus tard que la semaine dernière, j’ai pris part avec une amie au cortège “ Nous toutes”, marche organisée le 24 novembre pour protester contre les violences faites aux femmes. L’un des slogans principaux était: “Une femme n’est jamais responsable du harcèlement qu’elle subit”. Ça parait simple, évident, et pourtant.. Ce sont des choses qu’il faudra répéter encore et encore, à nos amies, à nos soeurs, à nos filles, pour que les femmes prennent assez confiance en elles pour enrayer la machine infernale du sexisme et du harcèlement. Et qu’elles hurlent à la face du monde que ça suffit.

J’ai été profondément émue de voir autant d’hommes lors de cette marche, qui scandaient avec hargne et conviction des slogans féministes. Comme quoi, de plus en plus, on prend conscience que le féminisme n’est pas qu’une affaire de femmes. Et que certaines, certains, se mobilisent pour que ce monde soit un peu moins injuste pour nous toutes, et nous tous. Et qu’il faut parler. Parler et ne pas garder tous nos petits traumatismes pour nous, par peur d’être jugées responsables, par crainte des conséquences, par peur des hommes en général. Parler, et faire en sorte que toutes ces petites anecdotes dépassent le simple cadre du récit individuel, mais qu’elles puissent, si on y travaille, constituer les bases d’un mouvement collectif, basé sur l’entraide, la bienveillance, la responsabilité de porter assistance à celles et ceux qui se retrouvent en situation de fragilité. On est moins seules que ce qu’on croit. C’est de ça dont j’ai surtout envie de me souvenir à propos de nos obstacles du quotidien, et de notre mésaventure de ce soir. 

 

 

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